C’est l’un des aspects les plus surprenants de la pratique du coupeur de feu en France : plusieurs CHU et services hospitaliers font appel à des coupeurs de feu pour leurs patients, sans le revendiquer publiquement. Cet article fait le point sur ce que les enquêtes journalistiques ont documenté à ce sujet.
Une collaboration ancienne, jamais officielle
L’imbrication entre médecine populaire et médecine hospitalière n’est pas nouvelle en France. Elle remonte aux origines de l’hôpital moderne — au XIXᵉ siècle, certains chirurgiens parisiens consultaient déjà des panseurs de secret pour leurs propres familles, sans publier ces démarches dans leurs traités.
Aujourd’hui, la collaboration prend des formes variées :
- Orientation discrète : un soignant suggère informellement à un patient d’aller voir un coupeur de feu de son réseau ;
- Appel à distance : une infirmière contacte un coupeur de feu local pour intervenir à distance sur un patient hospitalisé, parfois sans en informer le patient ;
- Visite en chambre : plus rare, le coupeur de feu vient sur place, dans le strict cadre d’une visite « privée » ;
- Réseau informel : certains services entretiennent un « annuaire » de coupeurs de feu fiables, transmis de soignant à soignant.
Aucune de ces pratiques n’est officialisée. Aucune n’apparaît dans les protocoles, ni dans les comptes rendus médicaux. Elles relèvent toutes de la pratique informelle — ce qui ne signifie pas marginale.
Les contextes où la pratique est la plus documentée
1. Les services d’oncologie et de radiothérapie
Plusieurs CHU français ont été cités dans des enquêtes journalistiques pour leur pratique d’orientation vers des coupeurs de feu :
- Le CHU de Lyon (Hospices Civils de Lyon) — particulièrement en radiothérapie ;
- Le CHU de Brest — où la tradition régionale rejoint la pratique hospitalière ;
- Le CHU de Strasbourg — où la culture alsacienne s’imbrique dans le soin ;
- Plusieurs centres de Lyon, Marseille, Bordeaux et Lille dans des reportages régionaux.
Le motif principal est la radiodermite (lésions cutanées causées par les rayons), particulièrement quand elle persiste entre les séances et altère le confort du patient.
2. Les services d’algologie (douleur)
Plusieurs équipes de prise en charge de la douleur, dans les hôpitaux comme dans les centres anti-cancer, acceptent voire orientent vers des coupeurs de feu pour les douleurs résistantes — particulièrement la douleur post-zostérienne (DPZ), qui est notoirement difficile à traiter par les antalgiques classiques.
3. Les services de grands brûlés
Cas plus rare et plus discret : certains soignants de services de grands brûlés font intervenir des coupeurs de feu à distance, notamment dans les phases aiguës où la douleur est mal contrôlée par la morphine. Cette pratique reste très peu visible et n’est jamais évoquée publiquement par les services concernés.
4. Les EHPAD
De nombreux EHPAD font appel à des magnétiseurs et coupeurs de feu pour des patients âgés en zona ou en post-zostérienne. La pratique y est plus visible que dans les services hospitaliers aigus, parce que la culture institutionnelle des EHPAD est plus tolérante aux pratiques alternatives.
Ce que disent les soignants qui acceptent
Les soignants qui acceptent ou orientent expliquent leur position autour de trois arguments principaux :
1. L’observation clinique
« On voit que ça marche pour certains patients. Je ne sais pas pourquoi, mais je le constate. Quand on est soignant, on ne peut pas négliger ce qu’on observe sous prétexte qu’on n’a pas d’explication. » — Cadre de santé en oncologie, propos rapporté par France Inter
2. La qualité de vie du patient
Quand les antalgiques classiques ne suffisent pas, et que le patient demande une approche complémentaire, certains soignants considèrent que le refuser serait paternaliste. La consultation chez un coupeur de feu n’a pas de risque physique connu et peut améliorer le confort.
3. Le respect de la culture locale
Particulièrement en région où la tradition est vivante (Bretagne, Alsace, Massif Central), beaucoup de patients viennent à l’hôpital avec leur référentiel culturel. Y faire entrer un coupeur de feu n’est pas une innovation thérapeutique, c’est une reconnaissance de la pratique populaire de la zone.
Ce que disent les soignants qui refusent
À l’inverse, une partie des soignants reste opposée par principe. Leurs arguments :
1. L’absence de preuve scientifique
Aucune étude randomisée ne démontre l’efficacité spécifique. Pour un médecin attaché à la médecine fondée sur les preuves (EBM), c’est suffisant pour ne pas la pratiquer.
2. Le risque de retard de soin
Si un patient se reposait sur le coupeur de feu pour une affection grave et différait sa prise en charge médicale, le préjudice pourrait être important. Mieux vaut donc, selon ces soignants, ne pas légitimer la pratique.
3. Le risque de dérive
Des praticiens malintentionnés pourraient profiter d’une légitimation institutionnelle pour s’engouffrer dans le système. Mieux vaut donc maintenir la pratique hors de l’hôpital.
Ces arguments sont cohérents et méritent considération. Ils expliquent pourquoi la collaboration reste informelle — ni officialisée, ni interdite — un équilibre prudent qui permet à chaque soignant de se positionner.
Le rôle des associations
La Ligue contre le cancer, dans plusieurs publications, n’a pas condamné la pratique du coupeur de feu. Elle rappelle deux principes :
- La pratique ne se substitue pas au traitement médical ;
- Vigilance sur les « praticiens » qui réclament des sommes importantes ou demandent l’arrêt du traitement.
Ce positionnement raisonnable a probablement contribué à apaiser le rapport entre la tradition et l’institution médicale.
D’autres associations de patients (associations de douleur chronique, associations d’oncologie) ont des positions similaires, voire plus ouvertement favorables.
L’avenir de la collaboration
Plusieurs facteurs jouent en faveur d’une reconnaissance progressive de la pratique en milieu hospitalier :
- Le développement des soins de support en oncologie ;
- L’intérêt croissant pour les médecines complémentaires dans les politiques de santé publique ;
- La demande des patients, qui souhaitent une approche plus intégrative ;
- La persistance de la tradition régionale, qui ne disparaît pas malgré la médicalisation.
D’autres facteurs jouent contre :
- L’attachement à l’EBM d’une partie du corps médical ;
- La crainte de la dérive sectaire ;
- La difficulté de réguler une pratique non normée.
Le scénario le plus probable, à moyen terme, est la persistance de la pratique informelle — ni officialisée, ni interdite — avec des variations régionales selon la culture locale et la sensibilité des équipes hospitalières.
Pour aller plus loin
Le livre Secret de Coupeurs de Feu — Guérison par la Tradition consacre un chapitre à la collaboration entre coupeurs de feu et hôpital. Il y rapporte plusieurs témoignages de soignants et de patients, et propose une lecture équilibrée de cette imbrication entre tradition et médecine moderne.
Pour les soignants curieux comme pour les patients, c’est l’une des sections les plus instructives du livre — et l’une des rares synthèses françaises disponibles sur ce sujet précis.
À retenir. Plusieurs CHU français font appel à des coupeurs de feu pour leurs patients, sans le revendiquer. La pratique reste informelle, ni officielle, ni interdite. Elle est plus fréquente en oncologie, en radiothérapie, en algologie et en EHPAD. La cohabitation avec la médecine moderne est ancienne et continue à se développer.